Le 2 mai 2026, LeMonde.fr/idees a publié une tribune de Geneviève Delaisi de Parseval et Israël Nisand plaidant pour la légalisation de la GPA en France, au nom d’une « adoption psychique » qui remplacerait la grossesse comme fondement de la maternité. Cette tribune ne contenait aucune référence bibliographique, aucune donnée épidémiologique, et ne mentionnait ni le droit français, ni le droit international, ni le rapport de la Rapporteuse spéciale des Nations unies qualifiant la GPA de violence reproductive (A/80/158, octobre 2025), ni la Directive européenne 2024/1712 classant l’exploitation liée à la GPA parmi les formes de traite des êtres humains.
Elle paraissait dans un contexte précis. Les États Généraux de la Bioéthique 2026 sont en cours et le CCNE remettra un bilan en juin, un avis en novembre, qui pourrait conduire à une modification de la loi de bioéthique à l’horizon 2028. Le 22 avril 2026, lors du débat organisé par l’Espace Éthique Île-de-France, une femme citant le témoignage d’Olivia Maurel, femme née par GPA opposée à cette pratique, a été violemment interrompue et invectivée par une quinzaine d’hommes dans la salle, sans que la modération intervienne efficacement face à cette intimidation. Au même débat, le seul panéliste à rappeler les conclusions de l’Avis 126 du CCNE (dans lequel l’ensemble du Comité s’est prononcé contre la GPA) a fait l’objet d’une attaque personnelle n’ayant donné lieu qu’à une brève remarque de la modération. La CIAMS a documenté ces incidents et les biais méthodologiques du processus dans une lettre formelle au président du CCNE et dans sa contribution écrite aux EGB 2026.
C’est dans ce contexte que la CIAMS a soumis la tribune ci-dessous à la rubrique Idées/Débats du Monde, en réponse à la tribune Delaisi/Nisand. Elle a été refusée en moins de 24 heures.
La CIAMS pose la question: quand un journal publie une tribune favorisant la légalisation de la GPA, sans références, sans cadre juridique, sans mention des femmes la subissent, des enfants qui en naissent, et refuse en 24 heures la contradiction sourcée d’une coalition internationale de 60 organisations de 18 pays, que reste-t-il du pluralisme du débat?
Nous publions ici cette tribune intégralement, accompagnée de ses sources, parce que le débat bioéthique français ne peut pas se dérouler à sens unique.
GPA: non, la maternité ne se réduit pas à un « processus d’adoption psychique »
Dans une tribune publiée dans Le Monde, une psychanalyste et un gynécologue plaident pour la légalisation de la GPA en France au nom d’une « adoption psychique » qui définirait la maternité mieux que la grossesse et l’accouchement. La Coalition Internationale pour l’Abolition de la Maternité de Substitution (CIAMS), qui représente plus de 60 organisations de 18 pays, répond.
En appelant la France à « faire cesser l’ostracisation injustifiée » de la GPA, les auteurs reprennent les éléments de langage du marché de la procréation : valorisation du « projet parental », occultation des conditions matérielles de la grossesse, minimisation des risques médicaux, invisibilisation des femmes qui portent les enfants.
Les mots ont un sens : la femme qui accouche est la mère
Le cœur de l’argumentation des auteurs repose sur une opération conceptuelle précise : remplacer l’expérience corporelle de la grossesse et de l’accouchement par une notion présentée comme psychanalytique, l’« adoption psychique », qui n’a aucun fondement dans la littérature médicale indexée et ne figure dans aucune classification reconnue. Ce glissement n’est pas anodin. Il permet de retirer à la femme enceinte son statut de future mère pour le transférer aux commanditaires.
Or, la maternité n’est pas un concept flottant. C’est à la fois un processus physiologique et un événement biographique, qui se construit pendant neuf mois de grossesse, dans le corps d’une femme, et qui culmine dans l’accouchement. La science le confirme : l’épigénétique établit que l’environnement utérin modifie l’expression des gènes du fœtus, le microchimérisme fait que des cellules de l’enfant migrent dans le corps de la mère et y persistent des décennies, et le nouveau-né reconnaît la voix de celle qui l’a porté dès les premières minutes de vie. Réduire tout cela à un « utérus où l’on a grandi » est purement idéologique. C’est aussi une injure à toutes les femmes qui ont portail une grossesse et mis au monde un enfant. Le droit français le reconnaît : aux termes de l’article 16-7 du Code civil, « toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui est nulle ». L’article 227-12 alinéa 3 du Code pénal punit les intermédiaires. Cette prohibition n’est pas un archaïsme : elle protège l’indisponibilité du corps humain et marque le refus de la réification des femmes et des enfants.
L’absence de science dans un discours « scientifique »
Les auteurs évoquent le déni de grossesse pour justifier leur thèse. Le raisonnement est aussi surprenant que révélateur : parce que certaines femmes ne sont pas conscientes de leur grossesse, celle-ci ne serait pas constitutive de la maternité. C’est confondre une pathologie (le déni de grossesse est classé comme un trouble psychiatrique au DSM-5, affectant 1 grossesse sur 475) avec une norme. C’est aussi un argument anecdotique présenté comme une démonstration : ce type de raisonnement ne serait accepté dans aucune revue médicale à comité de lecture. Ironie supplémentaire : le déni de grossesse prouve l’inverse de la thèse des auteurs. Même quand la femme ignore sa grossesse, elle est biologiquement, physiologiquement la mère. La maternité est corporelle avant d’être psychique.
Que dit, en revanche, la littérature médicale indexée ? Que les mères porteuses présentent un risque de complications obstétricales deux à trois fois supérieur à celui des grossesses spontanées (Söderström-Anttila, BMJ 2024 ; Tikkanen, BJOG 2022). Que 67 % d’entre elles rapportent des séquelles psychologiques à moyen terme (Jadva et al., 2003, répliqué en 2021). Que la cohorte canadienne du Dr Velez portant sur 863 017 naissances vivantes confirme un surrisque médical significatif (JAMA Network Open, 2025). Et qu’il n’existe à ce jour aucune étude longitudinale indépendante sur les conséquences pour les enfants nés par GPA (Golombok, 2023). Les auteurs ne citent aucune de ces études.
Notons que la tribune parle de « mères d’intention », mais la GPA est ouverte aux hommes seuls : sont-ils, eux aussi, le siège d’une « grossesse psychique » ?
La rupture programmée : une blessure fabriquée par des adultes
Les auteurs affirment qu’un « enfant à qui les choses sont expliquées sainement » comprend. C’est confondre la cognition et l’affect. La littérature sur l’attachement (Bowlby, Schore) démontre que le lien mère-enfant se construit in utero ; cette blessure est préverbale. Les enfants adoptés présentent un risque de tentative de suicide quatre fois supérieur, et ils cherchent leur mère, pas l’« utérus où ils ont grandi ». Mais entre l’adoption et la GPA, il existe une différence fondamentale. L’adoption répond à une situation brisée. La GPA fabrique délibérément la rupture : des adultes la planifient, la financent, la contractualisent avant même la conception. Olivia Maurel, née par GPA, féministe et porte-parole de la Déclaration de Casablanca, milite contre cette pratique (voir son livre Où es-tu Maman?).
Où sont les femmes ?
Les données internationales sont sans ambiguïté : 85 % des mères porteuses dans le monde sont issues de pays à revenus faibles ou intermédiaires (OMS, 2023 ; Deonandan et al.). La structure économique de 97 % des contrats de GPA révèle un déséquilibre structurel entre commanditaires et mères porteuses (Bromfield et Rotabi, 2012). Un cycle de GPA aux États-Unis coûte entre 100 000 et 150 000 dollars ; la mère porteuse en reçoit moins de 25 %. Ce n’est pas de la solidarité : c’est de l’arbitrage de pauvreté.
Les auteurs écrivent que les « motivations des mères porteuses sont largement inconnues ». C’est faux. Elles sont documentées, étude après étude (Pande, 2010 ; Rudrappa, 2015 ; Jacobson, 2016 ; Suryanarayanan 2018) : la motivation dominante est économique en réponse à des situations de vulnérabilité. Ne pas le dire, c’est effacer les femmes en faisant la promotion de l’exploitation reproductive.
Le cadre international que les auteurs ignorent
Le rapport Alsalem (A/80/158, octobre 2025) qualifie la GPA de violence reproductive. La Directive 2024/1712 classe l’exploitation liée à la GPA parmi les formes de traite. La Conférence de La Haye a suspendu, en mars 2026, ses travaux visant à faciliter mondialement le recours à la GPA. Le CCNE a lui-même, dans ses avis antérieurs adoptés à l’unanimité, considéré la GPA comme une violence faite aux femmes et aux enfants. L’abolition n’est pas une cause conservatrice : c’est une position féministe universaliste. Les États généraux de la bioéthique ne doivent pas servir de cheval de Troie pour démanteler la protection contre la patrimonialisation du corps humain.
Redéfinir la maternité sans les femmes : un projet politique
Ce que proposent les auteurs, c’est de redéfinir la maternité en en retirant la grossesse et l’accouchement. De faire de la femme enceinte un réceptacle temporaire. De substituer le « projet parental » des commanditaires à l’expérience matérielle de celle qui s’investit, réduit ses activités, se soumet à des examens médicaux. Leur discours est au fond très patriarcal : la mère porteuse porte un fœtus « qui n’est pas le sien » et « qu’elle s’apprête à rendre », la grossesse y est passive, l’enfant un objet transférable. C’est la réification des femmes et des enfants érigée en modèle. C’est un projet politique au service d’un marché mondial de près de 200 milliards de dollars. Il n’a rien à faire dans les États généraux de la bioéthique d’une République qui inscrit l’indisponibilité du corps humain dans ses principes fondamentaux.
La loi française ne doit pas changer. Elle doit être appliquée.
Coalition Internationale pour l’Abolition de la Maternité de Substitution (CIAMS)
60+ organisations – 18 pays
abolition-ms.org
