Une vision féministe du marché mondiale de la GPA « Broken bonds and big money »

Les 15 et 16 mars 2019 a eu lieu la conférence “Broken Bonds and Big Money”, une conférence internationale pour attirer l’attention sur les entorses aux droits humains liés à la GPA. Cette conférence a été organisée par FINN RAGE, l’une des organisations membres de la Coalition.

En voici le compte-rendu grâce à Teresa Domínguez et avec son aimable autorisation.

Texte paru initialement sur le site web de Texte paru initialement sur le site « Stop Vientres de Alquiler »

Logo de la conférence « Broken bonds and big money »

« En matière de GPA (Gestation pour autrui), les femmes sont victimes de trafic par les mêmes canaux que pour le trafic et la prostitution. » Sheela Saravanan

Il y a quelques jours, une conférence internationale sur la GPA s’est déroulée à l’Université RMIT de Melbourne, en Australie, intitulée « Broken bonds and big money« , quelque chose comme « Liens détruits mais beaucoup d’argent « . Ces deux journées étaient organisées par FINRRAGE, Réseau international féministe de résistance à l’ingénierie de la reproduction et de la génétique et Spinifex, premier éditeur féministe australien indépendant. Son but : montrer les violations des droits humains perpétrés dans le monde envers les mères porteuses, les donneuses d’ovocytes et les enfants par le biais des contrats de GPA (commerciaux et altruistes) et des grandes entreprises qui en vivent. De nombreuses expertes ont participé à cette conférence internationale illustrée par le témoignage vivant de mères porteuses et e donneuses d’ovocytes.

Melinda TankardReist, écrivaine féministe et cofondatrice de Collectif-Shout, affirme que la soi-disant « grossesse de substitution » est basée sur l’idée fallacieuse selon laquelle peu importe qui porte le bébé, et sur la nécessité pour les agences et les cliniques d’effacer la mère. De nombreuses recherches montrent que la relation mère-enfant est essentielle. Retirer brutalement un bébé né par GPA du contact et de la voix de sa mère porteuse est une maltraitance, signe de profonde inhumanité. La GPA viole les droits humains les plus fondamentaux, et donc la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant.

« Pourquoi vat-on rechercher des mères porteuses en Inde ? Parce que les femmes n’y ont pas de droits sur leur corps. Sheela Saravanan »

Sheela Saravanan enseigne au département d’anthropologie de l’université de Heidelberg, en Allemagne. Titulaire d’un doctorat en santé publique, c’est une chercheuse en matière de la violence à l’égard des femmes en Inde et dans les pays du Sud et dans le domaine des technologies de reproduction.

Son livre, « Une vision féministe transnationale du marché biologique de la GPA en Inde » est le résultat de recherches approfondies sur le terrain, un document comportant de nombreuses interviews de femmes qui révèlent les terribles conditions dans lesquelles vivent les mères porteuses suivies tout au long de leur grossesse sans oublier la vente d’ovocytes et d’embryons.

« Si les bébés sont en moi, c’est évident qu’ils sont à moi. Je ferais n’importe quoi au monde pour aller les voir. J’ai commencé à pleurer, et pleurer, j’ai compris que je ne voulais plus de cet argent, rendez-moi mes enfants … « Pushpalata, mère porteuse en Inde.

Sheela Saravanan a expliqué lors de la conférence que les femmes indiennes sont exploitées, qu’elles sont pauvres, le genre de pauvreté qui les amène à signer un contrat qu’elles ne peuvent même pas lire parce qu’elles sont analphabètes. En fait, 90% des femmes ne reçoivent pas de copie du contrat. Elles sont constamment surveillées, cachées dans des sous-sols. En Inde, de nombreuses mères porteuses sont hébergées dans des « dortoirs » communs pendant environ un an : du test de transfert d’embryon à l’accouchement, voire plus longtemps si les acheteurs, appelés les parents d’intention, le requièrent pour allaiter et garder l’enfant jusqu’à ce qu’ils puissent l’emmener.

« Ils m’ont dit que ma relation avec mon fils n’aurait aucun impact sur lui … je ne suis personne … » mère porteuse australienne » altruiste « .

C’est un fait que le réseau de trafic de femmes et des filles pour le travail domestiques au profit de personnes fortunées et les réseaux d’exploitation sexuelle sont les mêmes que ceux qui sont utilisés pour le trafic de GPA.

Des femmes et des filles sont enlevées, victimes de la traite et capturées pour produire des bébés et les vendre. En 2015, Sheela raconte dans son livre qu’une jeune fille a été victime de la traite, à l’âge de 13 ans, emmenée de l’état du Jharkhand jusqu’à Delhi, forcée à devenir mère porteuse. En captivité, elle a donné naissance à six bébés, qu’elle a dû allaiter pendant six mois avant qu’ils soient vendus.

Selon le Bureau national de la criminalité, en Inde, près de 20 000 femmes et bébés ont été victimes de la traite des êtres humains en 2016, soit une augmentation de près de 25% par rapport à l’année précédente. Lorsque nous parlons de traite, nous parlons également de GPA.

Et même si les mères reçoivent des soins médicaux constants, de tels soins contreviennent aux bonnes pratiques médicales. Elles sont suralimentées (car les plus gros bébés sont plus désirables), elles ne peuvent pas faire d’exercice et restent au lit pendant le premier trimestre. Des avortements sélectifs sont pratiqués et les césariennes sont systématiques, sans dossiers médicaux, car tous les dossiers cliniques sont établis sous un pseudonyme ou au nom de la femme qui achète le bébé, effaçant ainsi la mère.

« Les femmes sont victimes de trafic dans la GPA par les mêmes canaux que pour la traite et la prostitution ».

Nombre d’entre elles sont utilisés comme des « machines à fabriquer des bébés », dit Sheela, quels que soient leur santé et leur bien-être. « Je suis anéantie … je suis angoissée et déprimée … Après plusieurs accouchements, j’en ai éprouvé du tourment. Ça nous a laissé financièrement endettés et moralement atteints….  »
On a transféré cinq embryons à Ujwala, ce qui est totalement illégal mais pratiqué dans de nombreuses cliniques dédiées à la GPA. Trois des embryons se sont développés. Ils ont alors pratiqué un avortement sélectif intra-utérus. Elle a commencé à saigner, il a fallu la transporter aux urgences. Elle a développé un grave problème d’hypertension. Au sixième mois de grossesse, elle a subi une césarienne, les bébés sont décédés et 35 000 roupies (environ 500 €) lui ont été versés pour le « travail ». Par nécessité, elle a essayé à nouveau après s’être rétablie puis a avorté, elle n’a donc plus aucune valeur comme mère porteuse. En fait, elle ne peut plus travailler du tout à cause de ses problèmes de santé.
Odette a accepté de se prêter à une « gestation de substitution » pour sa cousine. Rappelons qu’en Inde, un projet de loi approuvé par la Chambre des représentants, en cours d’examen à la chambre haute prévoit que la GPA ne pourrait se pratiquer qu’au sein de la famille. Mais aujourd’hui, les mères porteuses sont des femmes mariées et ce sont généralement les époux et les beaux-parents qui veulent l’argent. Elles sont soumises à la pression familiale et au marché noir à qui ils s’adressent. Dans une société divisée en castes, en classes, même au sein d’une famille, la dette morale, la contrainte familiale sont autant de facteurs sur lesquels s’appuie la GPA, dans un pays où les femmes n’ont aucun droit. Limiter la GPA aux « parents proches » ne garantit les droits humains ni aux femmes ni aux enfants.

« Mon fils et moi, nous nous écrivons des lettres et nous envoyons des cadeaux, le fils que je ne verrai jamais… » Un autre témoignage d’une femme enceinte à Melbourne

Revenant sur le cas d’Odette, qui a accepté de se prêter à une « grossesse de substitution » pour sa cousine. Elle décrit la destruction de sa famille. Elle a été répudiée, ils la surnomment « amère », et ne la laissent plus participer aux événements familiaux en raison de la relation toxique créée par l’accouchement. « J’ai été menacée de mort », a déclaré Odette. : « Je demande à Dieu que mon fils vienne me chercher un jour. » dit-elle en pleurant. Les acheteurs promirent à Odette le montant dont elle avait besoin, puis retirèrent tous les fonds de son compte. Odette avait une dette de plus de 5 000 $.

« Lisez un contrat de GPA puis regardez-moi en face et dites-moi que ces femmes ne sont pas exploitées et sous contrôle » Jennifer Lahl

Maggie Eastman, américaine, a dû subir une hystérectomie complète à 32 ans. « Je n’ai plus d’hormones dans mon corps, je n’ai plus de relations sexuelles, c’est douloureux. J’attends toujours que quelqu’un s’occupe de moi maintenant que j’ai un cancer du sein en phase terminale. » Maggie, était une donneuse d’ovocyte. Personne ne lui a expliqué le prix médical et émotionnel qu’elle paierait. « Être un ange, aider un couple à fonder une famille », cela semblait simple ; permettait de payer l’université et bénéficier de meilleures opportunités. « Maintenant, j’essaie de me pardonner à moi-même. »

« Je suis anéantie … je suis angoissée et déprimée … J’ai été tourmentée pendant plusieurs années consécutives après l’accouchement. Ils nous ont endettés financièrement et ont atteints moralement » une mère porteuse australienne.

Jennifer Lahl, présidente du Centre pour la bioéthique et la culture et experte en la matière, a commenté la situation de la GPA aux États-Unis et ses répercussions au niveau international. Jo Fraser et Penny Mackieson, ont souligné les liens étroits entre la gestation pour autrui et le discrédit jeté sur l’adoption.
« Cela m’a changé en tant que personne. » Kelly Martinez, d’abord mère porteuse à 20 ans pour un couple, a ensuite accouché d’une fille pour une femme et a finalement donné naissance à deux bébés en janvier 2016 pour un couple marié de Madrid, Mar et David. Mais elle a vécu l’enfer avec les acheteurs espagnols. Les problèmes ont commencé lors de la première échographie. Elle était enceinte de deux garçons, mais cette nouvelle ne leur a pas plu car ils voulaient un garçon et une fille. Ce couple d’espagnols avait payé pour « un traitement de sélection d’embryons ». Et en tant que bons « parents » !, ils se sont mis très en colère et ont cessé prendre des nouvelles de Kelly. Elle s’est alors sentie maltraitée. À la 35e semaine de grossesse, Kelly a commencé à avoir des problèmes de foie et de reins. À l’hôpital, ils ont découvert qu’elle souffrait de prééclampsie, maladie spécifique de la femme enceinte caractérisée par l’apparition d’hypertension artérielle et d’une protéinurie, complications qui peuvent mettre en danger la vie de la mère et du fœtus. Kelly avait besoin d’un traitement spécial et souffrait du syndrome de stress post-traumatique. Elle ne pouvait plus avoir d’enfants. Les clients ont pris les bébés, mais ils ne lui ont pas remboursé  les soins médicaux dont elle a eu besoin, soit 9 500 Euros qu’elle leur réclame encore aujourd’hui.

Ce processus est si pénible … mais je suis tellement désespéré [pour l’argent] que je le ferais même si on ne m’en payait que le tiers du montant. » Sarala

Susan Hawthorne, écrivaine, commentatrice politique et éditrice australienne, a expliqué que l’accusation d ‘ »homophobie » dans la lutte pour l’abolition de la GPA alimentait la misogynie. Dans le même temps, Sheela Saravanan a révélé la persistance de cas de GPA illégale en Inde, situation qui a conduit de nombreuses femmes au seuil de la mort, à des décès néonatals et périnatals, à des avortements sélectifs, à des abandons non répertoriés de bébés handicapés, parce que considéré comme  » marchandise défectueuse « . Elle a été témoin de cas dans lesquels « des bébés handicapés ou de sexe non désiré ont été laissés dans des orphelinats, vendus ou abandonnés dans les rues en Inde. »

« J’ai senti que mon âme se séparait de mon corps. Mais c’était mon devoir en tant que mère de substitution, je devais me conformer si je voulais obtenir le paiement final.  » Je dois m’habituer, bien que mon cœur souffre, à l’idée de leur offrir en cadeau ces nouveaux nés qui font partie de ma vie. Mais je dois remplir ma part du marché ». Témoignage de mère porteuse

Il est évident que la GPA est un problème mondial. Dire que ce genre de choses peut se produire en Inde parce que les droits de l’homme n’y sont pas respectés n’a pas de sens. En réalité, en matière de GPA, des hommes et de femmes de pays tels que les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Espagne, la France, et même la Chine, etc. ensuite, se rendent dans des pays comme l’Inde, le Kenya, l’Ukraine, la Thaïlande, le Népal, le Mexique, le Laos, Dubaï, la Grèce ou le Cambodge pour tirer parti de législation laxiste, des inégalités et de la pauvreté afin de former leur propre famille.

La GPA transfrontalière bénéficie principalement aux pays développés. Une forme de sous-traitance s’établit : la GPA se pratique dans des pays peu ou moins développés où la « main-d’œuvre » est bon marché (ça ne vous rappelle rien ?). C’est là que sont recrutées les mères, mais, en revanche les ovocytes sont procurés dans les pays « développés » pour leur caractéristiques « blanches » la plupart du temps. Et ceci nous réfère à ce que le philosophe Jürgen Habermas appelle une « eugénisme libérale ». Il ajoute : « Contrairement à l’eugénisme des régimes totalitaires, l’eugénisme libéral est voulu et exigé comme » un droit « , signe de la suprématie d’une race blanche » super intelligente « , avec la sélection embryonnaire ».

Racisme et eugénisme : « Des options de reproduction qui nourrissent les désirs parentaux  pourun enfant parfait », souligne Sheela Saravanan. Bien sûr, les ovocytes des femmes à peau blanche valent plus que ceux des peaux brunes et noires. « Par conséquent, tout ce commerce est basé sur le racisme et le colonialisme », ajoute-t-elle.
Quant au droit de connaître ses origines, il se peut que ces nouveau-nés ne sachent jamais qu’ils sont nés grâce à la maternité de substitution, dans un monde qui traite les gens comme des clients et appelle les mères porteuses « utérus en travail. « , » Conteneurs « , » navires « et » utérus loué « . Sheela Saravanan décrit la décision d’une mère de substitution comme «une option entre deux maux : être pauvre ou être exploité ». Ainsi, la structure du marché de la GPA, affirme l’anthropologue, n’améliore pas la liberté individuelle, elle se capitalise en «  femmes défavorisées sur le plan socio-économique qui « veulent « être des mères porteuses » ».

Et tant que cette pratique sera interdite dans certains endroits et autorisée dans d’autres, nous ne pourrons pas mettre fin à ce fléau : l’exploitation des femmes et des enfants.

Le féminisme transnational en quête de justice reproductive. Sheela Saravanan souligne que l’objectif de la justice en matière de procréation est de réduire les inégalités et de ne pas utiliser les vulnérabilités des un-e-s en faveur de la liberté de procréation des autres. Ce n’est pas seulement une injustice en matière de procréation, c’est une manière inhumaine d’avoir des enfants.

Teresa Domínguez @letra_escarlata
« Je ne serai pas une femme libre tant que les femmes resteront soumises »

Participantes à la conférence « Broken bonds ans big money »
  • De nombreuses expertes ont participé à cette conférence internationale :
    Jennifer Lahl, présidente du Centre pour la bioéthique et la culture,
    Catherine Lynch, Ph. D,
    Renate Klein, universitaire, auteure, rédactrice et militante australienne pour la santé, professeure agrégée en études féministes à l’Université Deakin,
    Kate Rose, professeure agrégée à l’université,
    Melinda TankardReist, écrivaine féministe,
    Dre Susan Hawthorne, écrivaine commentatrice politique et rédactrice en chef australienne,
    Sheela Saravanan, anthropologue et chercheuse,
    Jo Fraser,
    Penny Mackieson,
    Dre Caroline Norma Pauline Hopkins, entre autres.
    Et aussi, les mères porteuses et les donneuses d’ovocytes qui ont témoigné

 

Certains de ces témoignages sont accessibles dans le livre qui vient de paraître a pour titre  » Broken Bonds : Surrogate Mothers Speak Out « , édité par Jennifer Lahl, Melinda Tankard Reist et Renate Klein, ainsi que dans le livre de Sheela Saravanan, « Une vision féministe transnationale des marchés biologiques de la maternité de substitution en Inde ». Maternité par substitution en Inde, marché mondial fondé sur l’exploitation des femmes.

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Défiler vers le haut