Vous vendez des femmes, et des enfants, ou comment l’on prend son désir pour le nombril du monde

Réponse à La Tribune du Parti socialiste publiée dans Libération

Nous portons tous, au centre du ventre, la même cicatrice. Nous la regardons à peine ; elle figure dans nos manuels d’anatomie comme une curiosité sans fonction, un creux à percer ou une bosse dont la chirurgie esthétique s’occupe parfois. Pourtant cette marque banale est la plus chargée de sens du corps humain : elle est la trace refermée d’un cordon tranché, le sceau d’un événement que nul d’entre nous n’a choisi et que tous ont subi : avoir été contenu, nourri, construit dans le corps d’une femme, puis en avoir été séparé. Le nombril n’est pas un ornement, c’est une signature. Et c’est cette signature que l’industrie de la maternité de substitution s’emploie à effacer, à chacune des lignes de ses contrats.

Elle procède par une double opération qu’il faut nommer avec exactitude. Elle réifie la cicatrice en transformant une relation vivante en chose, une mère en fonction, une origine en prestation. Et elle marsupialise le ventre, en le recadrant en poche détachable, en contenant qu’on louerait le temps d’une location, comme si la femme qui porte n’était qu’un sac de course dont on retirerait ses achats au terme convenu. La GPA réifie le nombril et marsupialise le ventre. Votre tribune accomplit, en termes choisis, ces deux gestes, et c’est pourquoi il faut y répondre dans la chair.

Le PS, pourtant, le savait. En 2010, quand votre parti a frôlé cette même légalisation, une note de la fondation Terra Nova, au titre sans équivoque, “Mères porteuses : extension du domaine de l’aliénation”, y a fait obstacle, portée par des figures socialistes et féministes de premier plan. Leur conclusion : il n’existe pas de GPA « éthique », l’encadrement est une chimère, ce combat “n’est pas progressiste”. Seize ans plus tard, vous n’inventez aucune voie. Vous exhumez ce que vos aînés avaient jugé indigne. Disons-le donc : sur ce sujet, vous n’êtes pas féministes. On ne le devient pas en organisant par la loi la mise à disposition d’une femme pour le projet d’autrui. Et hors la loi, on a déjà un nom pour celui qui le fait : un proxénète. Ou, à l’échelle où prospère cette industrie, un trafiquant d’êtres humains. Ce que vous proposez, c’est d’en faire un métier reconnu.

Voici la ruse qui rend tout votre texte possible. Vous parlez de “disposer de son corps” comme si une femme possédait un corps à la manière d’un bien : séparable, négociable, louable. Une femme n’a pas un corps : elle est son corps. Et la grossesse n’est pas un hébergement : chez la femme, le placenta est hémochorial, la forme la plus invasive qui soit, où les tissus de l’embryon érodent la paroi utérine jusqu’à baigner dans le sang maternel. Deux organismes, neuf mois durant, ne cohabitent pas : ils se confondent, échangent leurs cellules, négocient leur immunité. Des cellules de l’enfant passent dans le corps de la femme et y demeurent des décennies, la science le mesure depuis 1996. La “séparation propre” que vend votre contrat est une fiction biologique. On ne loue pas un ventre : on loue une femme. On ne marchande pas « un corps » : on marchande une personne. Et pas une seule. Votre contrat met en circulation trois vies. La femme qui porte. La donneuse d’ovocytes, vous savez, l’autre femme, la plus invisible, choisie sur catalogue, hormonostimulée. Et l’enfant, livrable au terme de l’accord, littéralement l’objet de la transaction.

Vous dénoncez “l’abandon de l’intime à la loi du marché” dans la tribune même où vous réclamez qu’un enfant soit promis avant d’être conçu. Le marché que vous prétendez fuir est celui que vous proposez. Le divorce, la contraception, l’IVG ont donné à chaque femme du pouvoir sur elle-même. Votre GPA fait l’inverse : elle assigne des femmes à autrui, et menace jusqu’à l’IVG dont vous vous réclamez, en donnant à des commanditaires un pouvoir contractuel sur la grossesse d’une femme. On ne peut être maître de son corps à temps partiel : la même souveraineté qui fonde le droit d’avorter interdit qu’un contrat fasse de ce corps une poche disponible. N’osez pas vous réclamer de ces combats : vous en êtes le revers exact.

“Démarchandisée”, écrivez-vous. L’agence est payée. La clinique est payée. L’avocat est payé. Les seules qu’on prie de se donner, ce sont celles qui fournissent les ovocytes, qui portent et qui accouchent. La gauche dénonce le marché partout : santé, culture, logement. Pourquoi, sur le corps des femmes, redevenez-vous brusquement libéraux ?

Vous voulez l’État “tiers garant de la dignité”. Mais l’État ne peut pas estampiller “digne” ce qui reste la location d’une personne : il n’assainit rien, il prête seulement son autorité à la transaction. Et regardez ce que votre contrat lui fait garantir : qu’une femme remette l’enfant, quoi qu’elle éprouve à l’accouchement. Un consentement donné avant même l’insémination, sur ce qu’on ne peut savoir qu’on ressentira le jour de la naissance, n’est pas un consentement : c’est un renoncement extorqué d’avance. Et il exige plus encore : que la femme se dissocie de sa grossesse, qu’elle se tienne étrangère à ce qui se construit dans son corps, qu’elle s’interdise d’être mère de l’enfant qu’elle porte. En droit, pourtant, tout tient à une frontière : d’un côté les personnes, qui ont des droits ; de l’autre les choses, sur lesquelles on a des droits. Votre contrat fait passer une femme et un enfant du premier côté au second, il les traite en biens, alors que ce sont des personnes.

Vous vantez d’ailleurs un “accompagnement” de la mère porteuse. Soyons clairs sur ce qu’il vise : conditionner une femme à ne pas s’attacher à l’enfant qu’elle porte. Aucune espèce mammifère ne connaît l’arrachement programmé : même la kangourou, dont le petit poursuit son développement hors de l’utérus, dans la poche, le garde contre sa peau jusqu’à ce qu’il soit prêt. La GPA, elle, fait de la séparation une clause, et de la dépression du post-partum, non un risque parmi d’autres, mais un effet de structure, programmé par la remise, contractualisé d’avance.

Vous demandez enfin que la filiation soit “établie en amont par une décision de justice”. Mais une filiation fixée avant la naissance, par la seule volonté des commanditaires, c’est exactement la contractualisation de l’enfant que vous prétendez combattre, et elle exige d’effacer la femme qui accouche, la mère au sens le plus littéral (étymologie latine matrice, utérus, mère..).

Vous répétez que l’interdiction “frappe avant tout les enfants”. C’est faux, et vous le savez. L’enfant d’un père français est français par le sang ; le Conseil d’État l’a jugé dès 2016, et l’acte étranger vaut preuve pour l’école et la santé. Aucun enfant n’est un fantôme. Ce que vous réclamez sous le mot d’”exequatur”, ce n’est pas de le protéger mais d’inscrire dans nos registres une filiation qui raye celle qui a accouché et prive l’enfant de connaitre sa lignée maternelle incarnée par la donneuse d’ovocyte et la mère porteuse. Or la vérité est due à l’enfant : un état civil qui désigne deux pères, ou une “mère qui n’a pas porté”, est un mensonge que l’État certifie et qu’on lui opposera toute sa vie. Le nombril, lui, ne ment pas ; le registre ne doit pas le démentir. Et la CEDH, que l’on brandit, ne vous a jamais demandé de légaliser quoi que ce soit : elle reconnaît le droit des États d’interdire la GPA. Vos “modèles”, Danemark et Canada, régularisent surtout la GPA “commerciale” faite ailleurs. Et quand vous suppliez qu’on ne “dresse pas les femmes contre les femmes”, c’est votre contrat qui range une classe de femmes, les plus précaires, au service du désir d’une autre. Et cette hiérarchie, vous l’appelez sororité ?

Disons donc ce que votre tribune tait : les commanditaires enfreignent la loi. La convention est nulle (article 16-7 du code civil), l’entremise est un délit (article 227-12). La réponse n’est pas de régulariser ni de récompenser, mais de faire respecter l’ordre public et de renforcer l’interdit, comme y invite la directive européenne de 2024, qui range l’exploitation de la maternité de substitution dans la traite des êtres humains. La vraie voie progressiste va vers l’abolition que vos aînés avaient nommée. Sécuriser la nationalité de l’enfant déjà né, oui, sans réserve ; falsifier son origine, jamais.

Car le nombril ne plaide pas ; il atteste. Il est la cicatrice de tous, la preuve muette que chaque vie commence dans le corps d’une femme et y demeure, par les cellules échangées, longtemps après que le cordon fut coupé. Votre industrie a besoin, pour prospérer, que nous oubliions cette marque et que nous prenions le désir des commanditaires pour le nombril du monde, et le ventre des femmes pour une poche. Mais la cicatrice résiste à l’oubli comme la chair résiste au contrat. Elle réinscrit la mère là où l’on voulait l’effacer, l’origine là où l’on vendait une prestation, le lien là où l’on promettait une rupture propre. Il n’y a pas de régulation possible de ce que la biologie refuse de dissoudre. Il n’y a que l’abolition, et, au centre de chaque corps, ce petit nœud de chair qui en porte, depuis toujours, la raison.

La CIAMS, Coalition internationale pour l’abolition de la maternité de substitution.

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.