Comment la presse française normalise la gestation pour autrui (2019–2024)
Coalition Internationale pour l’Abolition de la Maternité de Substitution (CIAMS)
Résumé
Entre 2019 et 2024, la gestation pour autrui (GPA) a fait l’objet d’une couverture médiatique intense dans la presse française, alors même que cette pratique demeure interdite par le droit français. À travers l’analyse de 227 articles publiés dans cinq grands titres de presse nationale et régionale – Le Monde, Libération, Le Figaro, Ouest-France et Le Point – cette étude montre que les médias jouent un rôle central dans la normalisation de la GPA dans l’espace public.
Loin de proposer un débat pluraliste, la majorité des articles analysés adoptent des cadrages récurrents qui présentent la GPA avant tout comme un problème juridique, un parcours parental difficile ou une cause progressiste, en particulier lorsqu’elle concerne des couples homosexuels masculins. Ces récits accordent une place centrale aux commanditaires, à leurs émotions et à leurs revendications, tout en invisibilisant presque systématiquement les mères porteuses, réduites à une fonction biologique ou totalement absentes des récits.
L’analyse révèle également une marginalisation structurelle des critiques féministes de la GPA. Lorsqu’elles sont présentes, ces voix sont souvent disqualifiées, associées à des positions conservatrices, religieuses ou réactionnaires, ce qui empêche toute compréhension de la GPA comme un système d’exploitation fondé sur des rapports de pouvoir, de sexe, de classe et de race.
En produisant des récits émotionnels, individualisés et dépolitisés, la presse française contribue ainsi à rendre impensable la réalité du marché reproductif mondial, à neutraliser les violences subies par les mères porteuses et à légitimer, de fait, une pratique fondée sur l’appropriation du corps des femmes et la marchandisation des enfants. Cette étude met en lumière un enjeu démocratique majeur : le rôle des médias dans la construction sociale de ce qui est perçu comme acceptable, éthique ou « progressiste ».
Infobox – Chiffres clés de l’étude
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Introduction – Pourquoi cette étude ?
En France, la gestation pour autrui est interdite par le Code civil, qui dispose que « toute convention portant sur la gestation pour le compte d’autrui est nulle ». Pourtant, la GPA occupe une place croissante dans l’espace médiatique français. Débats parlementaires, décisions de justice, reportages, tribunes, témoignages de célébrités ou récits de « parcours parentaux » contribuent à installer durablement la GPA comme un sujet légitime, fréquent et apparemment consensuel.
Ces dernières années, plusieurs événements ont ravivé l’attention médiatique autour de la GPA : les débats récurrents sur la filiation des enfants nés à l’étranger, les évolutions législatives dans d’autres pays, la médiatisation de cas individuels présentés comme exemplaires, ou encore les prises de position de responsables politiques appelant à « rouvrir le débat ». Dans ce contexte, la GPA est souvent présentée comme une question de droits, de reconnaissance ou de progrès social, sans que soit interrogée la réalité concrète de cette pratique.
Or, la gestation pour autrui n’est pas une question juridique ni un simple projet parental. Elle repose sur la mobilisation du corps des femmes, majoritairement issues de milieux socialement et économiquement précaires, dans un marché reproductif mondialisé structuré par de profondes inégalités. En tant qu’organisation féministe, la Coalition Internationale pour l’Abolition de la Maternité de Substitution (CIAMS) considère la GPA comme une forme de violence systémique et d’exploitation reproductive, incompatible avec le respect des droits humains.
C’est à partir de ce constat qu’est née cette étude. Inspirée par des travaux similaires menés notamment en Suède, elle vise à analyser de manière critique la façon dont la presse française représente la GPA. L’objectif est de comprendre quels récits dominent, quelles voix sont entendues, et quels silences structurent le débat public.
Interroger le rôle des médias dans la normalisation de la gestation pour autrui est une étape indispensable pour rendre visibles les femmes, les rapports de pouvoir et les enjeux politiques que ces récits tendent à effacer.
1. Méthodologie – Comment avons-nous travaillé ?
Cette étude a été menée par la Coalition Internationale pour l’Abolition de la Maternité de Substitution entre février et juillet 2025. Elle s’inscrit dans un objectif de documentation critique du traitement médiatique de la gestation pour autrui en France, à destination du grand public, des journalistes et des décideurs. L’ambition est d’identifier les logiques discursives dominantes, les angles morts récurrents et les effets politiques produits par la couverture médiatique de la GPA.
Constitution du corpus
La constitution du corpus s’est déroulée en deux étapes.
Dans un premier temps, nous avons procédé à un repérage large : sur la période 2019–2024, 1123 articles contenant l’expression « gestation pour autrui » ont été identifiés dans les cinq médias étudiés : Le Figaro (389), Le Monde (251), Libération (165), Ouest-France (241) et Le Point (77). Ce premier ensemble inclut des articles où la GPA est un sujet central, mais aussi de très nombreux textes où elle n’apparaît qu’à titre d’exemple, d’allusion ou de mention ponctuelle (par exemple dans des comptes rendus parlementaires plus larges).
Dans un second temps, afin de mener une analyse qualitative approfondie et comparable, nous avons restreint ce corpus aux articles dans lesquels la GPA constitue un thème principal, et non une simple mention. Ce travail de sélection a abouti à un corpus final de 227 articles, publiés entre 2019 et 2024, dans cinq titres de presse généraliste choisis pour leur poids dans l’espace médiatique français et pour la diversité de leurs lignes éditoriales. Cette période correspond à une intensification notable des débats publics autour de la GPA, en lien avec la loi de bioéthique de 2021, plusieurs décisions de justice, ainsi que des évolutions législatives à l’étranger.
Les articles ont été collectés à partir de la base de données Europresse et de recherches par le mot-clé « gestation pour autrui ». Tous les formats ont été inclus : reportages, enquêtes, tribunes, interviews, éditoriaux et critiques. Ce choix permet d’analyser non seulement les prises de position explicites, mais aussi les récits présentés comme informatifs ou neutres.
Infobox – Le corpus en un coup d’œil
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Une approche qualitative et critique
L’étude repose sur une analyse qualitative, combinant analyse de contenu et analyse critique du discours. Chaque article a été codé selon plusieurs critères : thème principal, tonalité générale, acteurs cités, vocabulaire employé, pays concernés, et présence ou absence de perspectives critiques. Cette première étape a permis d’identifier des récurrences, des déséquilibres et des hiérarchies de thèmes dans le traitement médiatique de la GPA.
Les questions qui ont guidé l’analyse
Plusieurs questions transversales ont structuré l’ensemble du travail :
- Qui parle ?
À qui les médias donnent-ils la parole : commanditaires, responsables politiques, médecins, juristes, mères porteuses, féministes ? - Qui est rendu visible ?
Quelles expériences et quels intérêts sont mis en avant ? Les mères porteuses apparaissent-elles comme des sujets à part entière ou sont-elles effacées des récits ? - Comment la GPA est-elle problématisée ?
Est-elle présentée comme un problème juridique, un enjeu de droits individuels, une question médicale, ou un phénomène social et économique ? - Quels silences structurent le discours médiatique ?
Quelles dimensions sont absentes ou marginalisées : conditions de vie des mères porteuses, contraintes contractuelles, violences médicales, rapports de pouvoir, critique féministe abolitionniste ? -
Une posture féministe abolitionniste assumée
Contrairement à une approche prétendument neutre, cette étude revendique une posture féministe abolitionniste. Celle-ci place la gestation pour autrui dans un cadre d’analyse matérialiste, attentif aux rapports de pouvoir, aux inégalités structurelles et à l’exploitation des corps des femmes.
Cette posture influence le regard porté sur les médias : il ne s’agit pas seulement d’évaluer ce qui est dit, mais aussi ce qui ne l’est pas, et les effets politiques produits par ces absences. En ce sens, la méthodologie adoptée vise à rendre visibles les femmes, là où les récits médiatiques tendent à les effacer, et à interroger la responsabilité des médias dans la normalisation d’une pratique fondée sur l’appropriation reproductive.
2. Résultats transversaux – Ce que montre l’analyse
L’analyse des 227 articles montre que, malgré la diversité apparente des médias, la gestation pour autrui est le plus souvent présentée selon quelques schémas récurrents. Ces manières de raconter et de cadrer la GPA jouent un rôle déterminant dans la façon dont le sujet est compris aujourd’hui en France : elles fixent les limites du débat public, orientent les interprétations possibles et rendent largement invisibles les enjeux de pouvoir et d’exploitation qui sont pourtant au cœur de cette pratique.
2.1. La GPA réduite à un problème juridique
Dans une large majorité des articles, la gestation pour autrui est avant tout présentée comme un problème de droit : 42% des articles traitent des travaux juridiques (64 articles) et des décisions de justice (32 articles). Le cœur du sujet n’est pas la pratique elle-même, ni les conditions dans lesquelles elle s’exerce, mais ses conséquences juridiques : filiation des enfants, transcription à l’état civil, reconnaissance des parents dits « d’intention », décisions de justice nationales ou européennes.
Lorsque la GPA est analysée en tant qu’une question de droit, le problème implicite n’est pas l’exploitation des femmes, mais le manque d’encadrement juridique ou l’insuffisance de reconnaissance légale pour les adultes concernés. En traitant la pratique comme un fait acquis, dont il ne resterait qu’à régler les effets secondaires, les médias contribuent à rendre impensable toute remise en cause structurelle de la gestation pour autrui elle-même.
2.2. La centralité des récits émotionnels
Une catégorie particulièrement structurante du corpus est celle des « cas GPA », c’est-à-dire les articles qui présentent des situations concrètes de gestation pour autrui. Sur les 227 textes analysés, 55 relèvent de cette catégorie, soit près d’un quart du corpus. Ces articles sont particulièrement intéressants dans la mesure où ils interprètent la GPA à travers des histoires humaines individualisées, rendant le sujet plus proche et plus accessible pour les lecteurs. Le recours au récit personnel permet de donner un visage et une trajectoire à la pratique, en inscrivant la GPA dans une narration intime plutôt que dans une analyse juridique, politique ou économique.
Or, la majorité des articles consacrés à des « cas GPA » adoptent une posture neutre, voire favorable à la gestation pour autrui. Dans Le Monde, au cours de la période étudiée, aucun des dix articles relevant de cette catégorie ne donne place à des voix critiques. De manière plus générale, chaque titre du corpus comporte au moins un article interprétant explicitement la GPA du point de vue des commanditaires. Ce cadrage centré sur des parcours individuels tend ainsi à privilégier leur perspective, tout en reléguant au second plan d’éventuelles analyses critiques de la pratique.
2.3. L’invisibilisation systématique des mères porteuses
L’un des résultats les plus frappants de l’étude est l’invisibilisation quasi totale des mères porteuses dans la presse française. Dans la majorité des articles analysés, les femmes qui portent les grossesses sont soit totalement absentes, soit mentionnées de manière périphérique, sans nom, sans parole et sans histoire propre.
Lorsqu’elles apparaissent, les mères porteuses sont le plus souvent décrites à travers le regard des commanditaires : femmes « généreuses », « altruistes », parfois réduites à une figure abstraite de l’aide ou du don. Leurs conditions de vie, leurs motivations économiques, ainsi que les contraintes médicales, juridiques et contractuelles auxquelles elles sont soumises ne sont presque jamais abordées.
De rares exceptions existent toutefois : certains articles rendent compte, parfois de manière sensationnaliste, d’abus commis mais ces cas sont alors présentés comme des dérives locales ou circonstancielles.
Cette invisibilisation n’est pas neutre. En effaçant les mères porteuses des récits, les médias rendent invisible le cœur même de la GPA : l’appropriation temporaire du corps d’une femme au profit d’autrui. Ce silence empêche de penser la GPA comme une relation de pouvoir asymétrique et contribue à naturaliser l’idée que le corps des femmes serait disponible pour répondre au désir d’enfant des autres.
2.4. La marginalisation des critiques féministes
L’analyse du corpus met également en évidence une marginalisation structurelle des critiques féministes de la gestation pour autrui. Ces voix sont très minoritaires parmi les 227 articles étudiés avec une dizaine de mentions, et leur présence varie fortement selon les médias : par exemple, les critiques féministes sont le plus souvent citées par Le Figaro et sont complètement absentes du Monde.
Cette marginalisation est renforcée par un processus de disqualification par association. Les critiques féministes abolitionnistes sont fréquemment juxtaposées à des positions conservatrices, de droite ou catholiques, et mises en opposition avec des discours qualifiés de « progressistes » ou « libéraux ». Ce dispositif narratif tend à enfermer la critique de la GPA dans un clivage idéologique simplificateur, qui empêche de la penser comme une analyse féministe.
Le corpus montre par ailleurs de manière très nette que la GPA est plus souvent construite dans l’espace médiatique comme une question de droits LGBT, et non comme un enjeu féministe. Cette hiérarchisation des cadres se manifeste concrètement dans le choix des interlocuteurs : les organisations et associations homosexuelles sont très plus sollicitées que les collectifs féministes, contribuant à reléguer la critique féministe à la marge du débat public.
3. Résultats par média – Journal par journal
3.1. Le Monde
Sur la période 2019–2024, 251 articles publiés dans Le Monde contiennent l’expression « gestation pour autrui ». Toutefois, seuls 25 articles, soit environ 10 %, traitent réellement de la GPA comme d’un sujet central. Cet écart très important s’explique par la forte couverture médiatique accordée aux débats autour de la loi de bioéthique : dans de nombreux articles consacrés à ces discussions parlementaires, la GPA n’apparaît qu’à titre de simple mention, sans contextualisation ni analyse spécifique. Ces textes, dans lesquels la GPA n’est ni expliquée ni interrogée, n’ont donc pas été retenus pour l’analyse qualitative approfondie.
L’étude des 25 articles dans lesquels la GPA occupe une place centrale révèle un traitement majoritairement favorable ou normalisant de la pratique.
Il est par ailleurs notable que les critiques féministes abolitionnistes sont totalement absentes de ce corpus resserré, tandis que les prises de position favorables à la GPA – émanant de juristes, de médecins, d’universitaires ou de responsables politiques – bénéficient d’une forte visibilité.
Dans le cas d’un quotidien largement cité et mobilisé comme référence légitime dans l’espace médiatique, cette absence de pluralisme critique n’est pas sans conséquences. En proposant un cadrage univoque, présenté comme mesuré et responsable, Le Monde contribue à une normalisation discrète mais efficace de la gestation pour autrui, et, dans certains cas, à sa promotion implicite. Cette dynamique est d’autant plus problématique qu’elle opère sans controverse explicite, rendant la GPA socialement pensable tout en en neutralisant les enjeux féministes et politiques fondamentaux.
- a) Les travaux législatifs : une GPA pensée comme enjeu de régulation
- Les travaux législatifs représentent 6 articles sur 25 dans Le Monde. En 2019, 4 articles sont consacrés à la loi de bioéthique et à l’amendement Touraine1. La GPA y est abordée principalement à travers la question de la filiation et de l’adaptation du droit à des situations déjà existantes. Le problème est formulé en termes de cohérence juridique et d’intérêt de l’enfant, non en termes d’exploitation reproductive.En 2022, un article consacré à l’ouverture de la GPA « pour tous » en Israël renforce explicitement l’association de la gestation pour autrui aux revendications LGBT, en la présentant avant tout comme une avancée en matière d’égalité des droits. Dans ce cadrage, la GPA apparaît principalement comme une question d’inclusion et de reconnaissance des couples de même sexe. Les seules critiques mentionnées proviennent d’opposants religieux ultraorthodoxes, dont la position est présentée comme conservatrice ou rétrograde. En revanche, aucune perspective féministe critique n’est évoquée, et les enjeux liés à l’exploitation reproductive, aux contrats de GPA ou au marché de la reproduction restent absents de l’analyse.
En 2023, Le Monde publie une tribune explicitement favorable à la légalisation de la GPA en France, s’appuyant sur l’exemple du Québec. Le texte de Chantal Collard et Geneviève Delaisi de Parseval constitue un point d’appui central du discours pro-GPA dans le journal, en s’appuyant sur une autorité universitaire et intellectuelle reconnue.
« Les mères porteuses ont leurs bénéfices secondaires personnels (dont le plaisir d’être enceinte, la gratification dans le fait d’aider autrui, la toute-puissance liée à ce geste) qui dépassent de beaucoup une quelconque somme d’argent, ce à partir du moment où ces mères sont correctement accompagnées pendant la grossesse2.»
La citation ci-dessus illustre de manière particulièrement claire une approche que l’on peut qualifier de patriarcale, en ce qu’elle rend la GPA pensable comme un acte altruiste et désintéressé, présenté sous l’angle de l’entraide et du don. La gestation pour autrui y est envisagée comme une pratique potentiellement éthique, pour autant qu’elle soit correctement encadrée, et non comme un dispositif impliquant en soi des rapports de pouvoir et une mise à disposition du corps des femmes. Cette représentation contribue à naturaliser l’idée d’un « don » reproductif, en occultant la dimension contractuelle et structurelle de la pratique.
b) Les cas de GPA en France et à l’étranger : une normalisation par le reportage
Les cas concrets de GPA constituent la catégorie la plus importante du corpus du Monde, avec 10 articles sur 25. Ces reportages jouent un rôle central dans la construction d’une représentation normalisée et empathique de la GPA.
Dès 2019, un reportage consacré à un cas de GPA en France (« GPA : la justice estime que l’intérêt de l’enfant n’est pas de faire primer ses liens biologiques sur ses liens affectifs », 16 octobre 2019) adopte un discours de normalisation explicite. Les interlocuteurs sollicités sont favorables à la GPA, et le récit insiste sur la primauté des liens affectifs, sans interroger la pratique elle-même. La seule référence explicite à l’illégalité de la pratique en France apparaît dans le rappel de la position du ministère public, évoquée de manière relativement brève au sein de l’article :
« Alexandre A ne peut, dans ces conditions, faire reconnaître sa paternité, la vérité biologique ne permettant pas de passer au-dessus de la loi dans les cas où sa transgression contrevient à des principes fondamentaux comme celui de la marchandisation de la procréation et de la filiation ».
En dehors de cette mention, le reste du texte se concentre principalement sur la difficulté pour l’enfant d’être juridiquement rattaché à son père biologique. L’article problématise avant tout la situation du « pauvre enfant » privé de reconnaissance légale, tandis que la question de la pratique elle-même — pourtant prohibée par le droit français — demeure largement en arrière-plan.
En 2020, deux reportages consacrés à des cas de GPA en Ukraine illustrent deux modalités distinctes de cadrage, mais convergent dans leur focalisation sur les commanditaires. Le premier article, « GPA en Ukraine : la colère des parents empêchés de rejoindre leur enfant » (23 avril 2020), interprète d’emblée la situation du point de vue des commanditaires, comme l’indique son titre même. Seuls ces derniers sont nommément identifiés, ce qui contribue à les rendre proches et familiers pour le lecteur. Le reportage relate les cas de couples empêchés, en raison des restrictions liées à la pandémie de Covid-19, de se rendre en Ukraine pour ramener en France les nouveau-nés issus d’un contrat de GPA. Ainsi, « Depuis le 16 mars, l’Ukraine interdit l’entrée de ressortissants étrangers sur son sol, sauf dérogation », et l’article met en scène l’inquiétude de Karine et Thierry, ou encore de Sophie Labaune-Parkinson et de son époux, pour qui « la GPA est le seul moyen […] d’avoir un enfant doté de leur patrimoine génétique », l’Ukraine étant choisie « parce que la pratique là-bas est encadrée, légale et protectrice pour tous ». Dans ce récit, les femmes ayant porté les enfants demeurent anonymes, voire invisibles, et aucune interrogation critique n’est formulée quant à la pratique elle-même.
Le second reportage, « En Ukraine, le côté obscur de la GPA » (2 juillet 2020), se concentre explicitement sur des abus au sein de l’industrie ukrainienne de la GPA. Toutefois, là encore, le point de vue adopté reste celui des commanditaires, nommément cités et présentés avec empathie. Les dysfonctionnements évoqués sont attribués à un secteur insuffisamment ou mal régulé, et non à la logique même du marché reproductif. Une clinique est mentionnée et son représentant longuement cité, tandis que la critique de la GPA en tant que telle n’apparaît qu’à travers une brève référence à un responsable gouvernemental ukrainien. Le problème mis en avant n’est pas l’exploitation des femmes – qui demeurent, dans ce reportage aussi, largement invisibles – mais le caractère trop ostensiblement commercial de certaines pratiques cliniques, perçues comme traitant les nourrissons comme des marchandises, au détriment des intérêts des commanditaires. Ainsi, l’article relate :
« Leur calvaire touche à sa fin, quand, après un confinement obligatoire de quinze jours, la clinique les accueille enfin. Mais dans un ultime cynisme commercial, quelques minutes avant de voir Alban, une équipe de BioTexCom leur propose de les filmer afin d’immortaliser les retrouvailles… et de vanter les mérites de l’établissement. La publicité est rémunérée 2 000 euros. Christophe et Sonia refusent, écœurés, avant de s’envoler avec leur bébé. »
La critique formulée ici vise le « cynisme commercial » d’une clinique spécifique, accusée d’instrumentaliser l’émotion des retrouvailles à des fins publicitaires. Toutefois, l’indignation exprimée concerne le traitement des commanditaires et l’excès de marchandisation visible, plutôt que l’existence même d’un marché reproductif reposant sur la mise à disposition du corps des femmes, lesquelles demeurent absentes du récit.
En 2022, Le Monde publie 5 reportages consacrés à l’Ukraine, dont 3 impliquant des commanditaires français. L’un de ces articles décrit le cas d’une mère porteuse ukrainienne ayant accouché en France, mais sans donner de place aux critiques féministes ni analyser les rapports de pouvoir, économiques et juridiques à l’œuvre. La position éditoriale est entièrement favorable à la GPA, les difficultés étant traitées comme des aléas de parcours.
En 2023, un reportage sur le Mexique adopte un point de vue similaire : le journaliste et les interlocuteurs mobilisés sont favorables à la GPA, et le pays est présenté comme un nouveau territoire du marché reproductif mondial, sans mise en cause politique de ce marché.
Enfin, en 2024, un article consacré à un couple français – Gaëtan, Grégoire et leur fille Victoire née par GPA (27 octobre 2024) – illustre pleinement la tonalité dominante du journal. Le récit met en scène les hésitations initiales du couple face à une « logique mercantile » assumée, tout en les inscrivant progressivement dans un processus présenté comme inévitable et finalement légitime. La rencontre avec une intermédiaire en Floride, ancienne femme ayant porté « deux bébés qui n’étaient pas les siens », permet de requalifier la pratique en termes de « don de soi », notamment chez des femmes « souvent croyantes ». Le reportage rapporte ainsi :
« Ça va bien se passer, messieurs, signez en bas de la page. » […] « On parle tout de suite de chiffres, de contrats, on se retrouve pris dans un système qui ne fait pas écho à notre désir » […] ils se retrouvent face à une logique mercantile si rodée qu’elle donne l’impression de participer à un business de « ventres à louer ». […] Elle leur explique que, aux Etats-Unis, la GPA est vue comme une façon de faire « don de soi » chez des femmes souvent croyantes. […] Malgré des réserves humaines qui perdurent […], le couple signe. »
Si la dimension commerciale est brièvement évoquée, elle est rapidement neutralisée par la mise en avant de la gratitude et de l’émotion. La narration repose sur la reconnaissance exprimée par les commanditaires – « Je me sens redevable que quelqu’un d’autre ait porté notre enfant » – et sur une dramaturgie affective qui évacue toute interrogation critique sur la condition de la femme gestatrice ou sur l’asymétrie structurelle de la relation contractuelle.
c) Les décisions de justice : l’enfant et les parents, jamais la mère porteuse
Les décisions de justice font l’objet de 4 articles, tous publiés en 2019. Deux concernent les affaires Mennesson, un autre la Cour européenne des droits de l’homme, et le dernier la décision de la Cour de cassation de décembre 2019 reconnaissant les deux membres d’un couple d’hommes comme parents.
Dans ces articles, la GPA est exclusivement pensée à travers le prisme de la filiation et de l’intérêt de l’enfant. La mère porteuse est totalement absente du raisonnement juridique et médiatique, comme si la grossesse elle-même n’était qu’un fait secondaire. Ce cadrage contribue à effacer la dimension corporelle et sociale de la GPA, au profit d’un débat strictement familial et juridique.
d) Prises de position et figures publiques : l’autorité au service de la GPA
En septembre 2024, Le Monde publie une tribune signée par trois médecins (« GPA : il faut dépasser le débat binaire, entre idéologie et symbolisme »), qui s’inscrit clairement dans une défense de la GPA présentée comme rationnelle et médicalement encadrée. Le texte reformule la question en termes de « choix reproductifs » des commanditaires et de pluralité des modèles familiaux, en appelant à limiter l’intervention de l’État :
« Mais les Français doivent s’interroger sur l’étendue du pouvoir interventionnel de l’Etat en matière de choix reproductifs, surtout lorsque celui-ci détermine quels modèles de familles sont autorisés ou non, sur des arguments souvent symboliques. »
La tribune poursuit en invitant à organiser une « réflexion sociétale » dépassant la « ligne rouge » présidentielle :
« Si le président de la République en a fait une “ligne rouge”, d’autres devront porter la responsabilité d’organiser la réflexion sociétale sur des questions du “faire famille”, médicale dans l’accès à l’AMP, féministe envers les femmes porteuses et politique dans la prise en charge des injustices et des vulnérabilités que la GPA met en lumière. »
Ce cadrage interprète la GPA comme un enjeu de liberté familiale et d’évolution sociétale, en s’appuyant sur l’argument selon lequel la société française serait désormais majoritairement favorable à la pratique. La référence au registre « féministe » demeure abstraite et ne s’accompagne d’aucune analyse concrète des conditions de la grossesse pour autrui ni des asymétries contractuelles. La reproduction des femmes, en tant que telle, n’apparaît pas comme objet central de réflexion ; la GPA est envisagée avant tout comme une question d’accès et de reconnaissance pour les commanditaires.
Par ailleurs, le journal consacre un article en 2023 à Ana Obregón, personnalité médiatique ayant eu recours à une GPA à l’âge de 68 ans. Ce traitement people, également repris dans Le Point, participe à la banalisation de la GPA en la présentant comme un choix individuel spectaculaire mais acceptable.
Enfin, trois critiques culturelles (littérature ou théâtre) abordant la GPA sont publiées dans un registre globalement positif, participant à une normalisation diffuse de la pratique dans l’imaginaire culturel.
e) Effet global : une GPA rendue raisonnable, les femmes rendues invisibles
Pris dans leur ensemble, les articles du Monde construisent une représentation cohérente de la gestation pour autrui comme une pratique discutable mais raisonnable, susceptible d’être encadrée par le droit, la médecine et l’expertise. La GPA y est présentée comme un phénomène complexe nécessitant nuance et pragmatisme, jamais comme un système d’exploitation.
Les mères porteuses sont largement absentes de ce dispositif discursif. Cette invisibilisation, combinée à l’autorité symbolique du Monde, contribue puissamment à la légitimation sociale de la GPA.
Infobox – Le Monde : ce que montre l’analyse
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3.2. Libération – La GPA comme cause progressiste
Sur la période 2019–2024, Libération consacre 37 articles à la gestation pour autrui. L’analyse de ce corpus montre une surreprésentation des cadrages juridiques et politiques, ainsi qu’une adhésion majoritaire aux récits favorables à la GPA, en particulier lorsqu’elle est associée aux droits des couples homosexuels masculins. Contrairement à l’image pluraliste que le journal revendique, la diversité des points de vue sur la GPA y apparaît fortement limitée.
a) Les travaux législatifs : la GPA pensée comme un enjeu de droits et de reconnaissance
Les travaux législatifs constituent la catégorie la plus importante du corpus de Libération, avec 15 articles sur 37. Dès 2019, le journal publie 11 articles, dont 6 consacrés à la loi de bioéthique et 5 à la question de la filiation, en particulier autour des affaires Mennesson. Dans ces articles, la GPA est essentiellement abordée à travers ses conséquences juridiques pour les enfants et les commanditaires.
Le problème est systématiquement formulé en termes de retard du droit français, de souffrance des familles ou d’insécurité juridique, jamais comme une question d’exploitation reproductive. Les mères porteuses sont absentes de ces débats, alors même que la pratique qu’ils discutent repose intégralement sur leur corps.
Un article notable de 2019 évoque la proposition de Guillaume Larrivé visant à inscrire l’interdiction de la GPA dans la Constitution. Cette position est traitée comme une initiative politique conservatrice, sans discussion approfondie des arguments féministes qui soutiennent également l’interdiction.
En 2020, Libération publie à plusieurs reprises un reportage intitulé « Greffe d’utérus ou GPA ? », dans le contexte des débats sur la loi de bioéthique. Le parallèle opéré entre innovation médicale et GPA contribue à médicaliser et normaliser la pratique, en la présentant comme une solution parmi d’autres à l’infertilité.
En 2023 et 2024, les rares articles législatifs portent sur l’Italie et sur la directive européenne relative à la traite des êtres humains. Dans les deux cas, le cadrage est majoritairement critique des interdictions, présentées comme rétrogrades, et favorable à la GPA, sans analyse des raisons qui motivent ces interdictions.
- b) Les cas de GPA en France et à l’étranger : empathie pour les commanditaires, silence sur les mères porteuses
Libération publie 6 articles consacrés à des cas concrets de GPA, en France ou à l’étranger. Tous, sans exception, adoptent un point de vue favorable ou empathique envers les commanditaires.
En 2019, un article sur le Cambodge illustre de manière particulièrement claire ce biais : le seul point de vue sollicité est celui de Sam Everingham, fondateur de l’ONG Families Through Surrogacy, organisation ouvertement favorable à la GPA. Aucune mère porteuse, aucune ONG féministe, aucun regard critique n’est mobilisé.
En 2020, un reportage sur l’Ukraine met en scène des commanditaires décrits comme victimes d’un système juridique injuste. Les conditions de vie des mères porteuses ukrainiennes, pourtant centrales dans le scandale de la GPA dans ce pays, ne sont pas abordées.
En 2022, deux articles portent respectivement sur l’affaire Mennesson et sur des mères porteuses étrangères en France. Là encore, les femmes sont évoquées sans parole directe, sans contextualisation sociale ou économique, et sans analyse des rapports de pouvoir qui structurent ces situations.
En 2024, deux enquêtes sont publiées, dont l’une sur Olivia Maurel. Cet article constitue une exception relative, dans la mesure où il donne la parole à une personne critique de la GPA. Toutefois, cette prise de parole reste isolée dans un ensemble de récits globalement favorables à la GPA, notamment un article consacré à l’état du marché de la GPA aux États-Unis, traité sous un angle descriptif et normalisant.
- c) Les décisions de justice : la filiation comme seul horizon
Les décisions de justice font l’objet de 6 articles, tous publiés en 2019, principalement autour des affaires Mennesson et des décisions de la Cour européenne des droits de l’homme et de la Cour de cassation.
Dans ces articles, la GPA est entièrement pensée à travers la question de la filiation. Le débat est centré sur l’intérêt de l’enfant et la reconnaissance des parents, sans jamais interroger la légitimité de la pratique ni ses conditions de mise en œuvre. Les mères porteuses sont totalement absentes de ces récits judiciaires, réduites à un angle mort du droit.
- d) Les prises de position publiques : une parole largement pro-GPA
Libération publie 9 articles relevant de prises de position de personnalités politiques, universitaires ou médiatiques.
La majorité de ces contributions sont favorables à la GPA :
– tribunes de Jean-Louis Touraine (2020) et de Luc Le Vaillant (2021),
– interview de Valentina Mennesson (2019), née de GPA
– articles relayant les positions de Clément Beaune (2023) ou de Boris Vallaud (2024).
Une exception notable apparaît en mars 2024, avec la tribune de Gabrielle Siry, « Il ne peut exister de GPA “éthique” ». Cette prise de position féministe critique est immédiatement suivie, le même jour, par une tribune de Jérôme Courduriès, « De quelle GPA parle-t-on en France ? », présentée comme une réponse. Ce dispositif éditorial place les deux textes sur un plan de symétrie artificielle, tout en donnant une forte visibilité à l’argumentaire pro-GPA.
- e) Effet global : une GPA rendue progressiste, les femmes rendues invisibles
Pris dans leur ensemble, les articles de Libération construisent une représentation cohérente : la GPA y apparaît comme une revendication progressiste, liée aux droits LGBT et à l’égalité, tandis que les critiques féministes abolitionnistes sont rarissimes, isolées et constamment minorées.
Les mères porteuses sont presque totalement absentes du journal, tant comme sujets que comme actrices sociales. Cette invisibilisation contribue à faire disparaître la dimension matérielle, économique et violente de la GPA, au profit d’un récit centré sur les droits, les émotions et les trajectoires des commanditaires.
Infobox – Libération : ce que montre l’analyse
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3.3. Le Figaro – Un espace de conflictualité structuré
Avec 99 articles publiés entre 2019 et 2024, Le Figaro est de loin le média le plus prolifique sur la gestation pour autrui. Cette abondance ne correspond pas à une ligne éditoriale homogène : l’analyse met en évidence une forte hétérogénéité des cadrages, ainsi qu’une coexistence permanente de discours antagonistes. Le Figaro est à la fois le média qui donne le plus de place aux critiques féministes abolitionnistes – notamment via la CIAMS – et celui qui relaie, sans distance critique, des récits pro-GPA, en particulier à travers des dépêches d’agences et des reportages factuels.
a) Les travaux législatifs : une polarisation explicite du débat
Les travaux législatifs représentent 24 articles sur 99.
Dès 2019, Le Figaro publie cinq articles consacrés à la loi de bioéthique : deux comptes rendus neutres, deux reportages clairement critiques de la GPA, et un éditorial anti-GPA. Cette pluralité tranche avec d’autres médias, mais elle s’organise autour d’une polarisation assumée.
En 2020, neuf articles portent sur la loi de bioéthique. Si certains relaient des positions pro-GPA – notamment via des interlocuteurs issus d’associations LGBT, comme dans « Colère et regrets sur la loi de bioéthique » (2 août 2020) – d’autres adoptent un cadrage critique. Trois articles traitent la filiation de manière neutre, tandis que trois autres sont explicitement anti-GPA, dont une tribune de la juriste Claire de la Hougue. Les références à Sylviane Agacinski et aux mobilisations de la Manif pour tous sont fréquentes, ce qui inscrit la GPA dans un débat moral et politique clivant.
Les années suivantes confirment cette structuration conflictuelle. En 2022, Le Figaro mentionne à deux reprises la CIAMS dans des articles relatifs à des propositions visant à sanctuariser l’interdiction de la GPA ou à l’inscrire dans la Constitution. En 2023 et 2024, la directive européenne sur la traite des êtres humains est traitée comme un tournant politique majeur, associant explicitement la GPA à la traite, notamment dans l’article du 25 avril 2024. Les interlocuteurs mobilisés sont majoritairement issus de la droite politique ou du catholicisme, mais les arguments féministes abolitionnistes y trouvent un espace d’expression réel.
b) Les cas de GPA : une normalisation paradoxale par les faits
Les cas concrets de GPA font l’objet de 22 articles. C’est dans cette catégorie que se manifeste le plus clairement l’ambivalence éditoriale du Figaro.
Dès 2020, de nombreux articles portent sur l’Ukraine, la Russie (dans le contexte du Covid) et le Salon Désir d’enfant. Plusieurs reportages, notamment ceux rédigés par l’AFP, adoptent un vocabulaire pro-GPA, descriptif et dépolitisé, sans mise en perspective critique. Deux reportages sur l’Ukraine illustrent cette tendance : les mères porteuses y sont évoquées sans analyse des contraintes économiques ou contractuelles, tandis que les commanditaires sont présentés comme pris dans des situations difficiles.
3.4. Le Point
Avec 18 articles publiés entre 2019 et 2024, Le Point occupe une position intermédiaire dans le paysage médiatique français. Moins prolifique que Le Figaro ou Libération, le magazine se distingue par un traitement de la gestation pour autrui largement centré sur les prises de position individuelles, les débats d’idées et les figures politiques, au détriment d’une analyse concrète des pratiques et de leurs effets sur les femmes concernées.
L’analyse met en évidence un cadrage dominant qui déplace la GPA vers un terrain intellectuel et conceptuel, souvent déconnecté de la réalité matérielle du marché reproductif. Ce déplacement contribue à une forme de neutralisation politique de la question.
a) Les travaux législatifs : la GPA comme problème de filiation et de cohérence juridique
Les travaux législatifs représentent 4 articles sur 18 dans le corpus de Le Point.
Dès 2019, un article intitulé « GPA : la filiation des enfants nés à l’étranger bientôt reconnue ? » aborde la GPA presque exclusivement sous l’angle de la non-reconnaissance juridique des enfants. La situation est présentée comme une injustice, mettant en avant la souffrance des familles et les contradictions du droit français, en référence notamment aux décisions de la Cour européenne des droits de l’homme.
Dans ce cadrage, la GPA est implicitement considérée comme un fait accompli auquel le droit devrait s’adapter. La mère porteuse est absente de l’analyse, tout comme les conditions sociales, économiques et contractuelles dans lesquelles la grossesse a eu lieu. Le débat se limite à l’état civil, à la filiation et à la sécurité juridique.
En 2021, Le Point publie une tribune intitulée « Pour une GPA éthique ». Ce texte, rédigé par une agence de GPA, constitue un cas emblématique de conflit d’intérêts assumé. La pratique y est présentée comme vertueuse, encadrable et bénéfique, sans que le statut de l’auteur — acteur direct du marché reproductif — ne fasse l’objet d’une mise en perspective critique. Cette tribune s’apparente à une publicité déguisée, contribuant à la légitimation de la GPA sous couvert de débat intellectuel.
En 2024, deux articles adoptent un ton plus nuancé : l’un interroge la directive européenne associant la GPA à la traite des êtres humains, dans une approche relativement neutre voire critique ; l’autre porte sur l’interdiction de la GPA en Italie. Toutefois, même dans ces cas, l’analyse reste institutionnelle et abstraite, sans mise en lumière des expériences des mères porteuses.
b) Les cas de GPA : un angle marginal et individualisant
Les cas concrets de GPA sont très peu présents dans Le Point, avec un seul article sur l’ensemble de la période analysée.
Publié en 2019, cet article porte sur une mère porteuse, dans un registre explicitement pro-GPA. Le témoignage est présenté de manière individualisée et valorisante, mettant en avant le choix personnel, l’altruisme et la satisfaction morale de la femme interrogée.
Ce traitement isolé, sans contextualisation sociale ou économique, contribue à dépolitiser la GPA. En se focalisant sur une expérience singulière présentée comme positive, Le Point évite toute interrogation sur les rapports de pouvoir, les contraintes structurelles ou la réalité du marché reproductif mondial.
c) Les décisions de justice : la continuité d’un cadrage juridique
Les décisions de justice font l’objet de 3 articles.
En 2019, Le Point traite les affaires Mennesson dans une perspective largement favorable à la reconnaissance de la filiation, en insistant sur l’intérêt de l’enfant et la nécessité d’une évolution du droit. La GPA y est implicitement normalisée, sans interrogation sur la légitimité de la pratique elle-même.
En 2024, deux articles portent respectivement sur l’interdiction de la GPA en Italie et sur une décision de la Cour de cassation. Le ton est plus neutre, mais le cadrage demeure strictement juridique. Comme dans les autres médias, la mère porteuse est absente du raisonnement judiciaire et médiatique.
d) Les prises de position de personnalités : pluralité apparente, cadrage abstrait
Les prises de position de personnalités constituent la catégorie la plus visible dans Le Point, avec 9 articles. Le magazine donne la parole à des responsables politiques, des chercheurs et des figures médiatiques, dans un format d’interviews ou de tribunes.
En 2019, une interview de Jean-Louis Touraine, député LREM, présente la GPA comme un sujet clivant mais légitime au sein de la majorité. En 2021, une interview de Céline Revel-Dumas offre une critique abolitionniste claire de la GPA, tandis qu’en 2022, une tribune du neuroscientifique Jean-François Bouvet adopte également une position critique.
Cependant, ces voix critiques coexistent avec une forte visibilité accordée à Clément Beaune en 2023 et 2024, à travers plusieurs articles favorables à la légalisation de la GPA. Les ambitions politiques, les stratégies partisanes et les clivages internes sont largement commentés, au détriment d’une analyse des conséquences concrètes de la GPA pour les femmes.
Un article de 2024, « Comment la GPA fracture la génération Z », illustre cette tendance à sociologiser le débat de manière abstraite, en s’intéressant aux opinions plutôt qu’aux réalités matérielles. Les positions politiques opposées (pro et anti-GPA) sont mises en scène comme des options équivalentes, sans hiérarchisation critique.
e) Effet global : un débat intellectualisé qui efface les femmes
Pris dans leur ensemble, les articles du Point construisent la GPA comme un objet de débat intellectuel, juridique et politique, rarement comme une pratique sociale impliquant l’exploitation du corps des femmes. La pluralité apparente des points de vue masque une constante : l’absence quasi totale d’analyse des conditions de vie des mères porteuses et des rapports de pouvoir qui structurent la GPA.
En privilégiant les idées, les positions et les controverses abstraites, Le Point contribue à désincarner la gestation pour autrui et à en faire un sujet d’opinion plutôt qu’un enjeu féministe, social et économique majeur.
Infobox – Le Point : ce que montre l’analyse
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3.5. Ouest-France
Avec 48 articles publiés entre 2019 et 2024, Ouest-France occupe une place singulière dans le paysage médiatique français. Quotidien régional à très large diffusion, il se caractérise par une écriture journalistique se voulant factuelle, modérée et équilibrée. Cette posture revendiquée de neutralité n’est toutefois pas sans effets politiques : en traitant la gestation pour autrui comme un sujet de débat parmi d’autres, Ouest-France contribue à une normalisation discrète de la pratique, fondée sur l’apparente équivalence des points de vue.
a) Les travaux législatifs : un cadrage juridique présenté comme consensuel
Les travaux législatifs représentent 15 articles sur 48.
Entre 2019 et 2021, la majorité des articles portent sur la filiation et les conséquences juridiques de la GPA, notamment dans le contexte des affaires Mennesson. Le ton adopté par les journalistes est généralement neutre, laissant s’exprimer des interlocuteurs aux positions variées (favorables, opposées ou prudentes), sans hiérarchisation critique.
En 2020, plusieurs articles sont présentés comme des exemples d’« équilibre » journalistique, donnant successivement la parole à des positions pro-GPA, anti-GPA et neutres. Cette mise en symétrie contribue toutefois à dépolitiser les rapports de pouvoir, en réduisant la GPA à une divergence d’opinions, sans analyse des inégalités structurelles qui la rendent possible.
Les années 2023 et 2024 voient une diversification des sujets abordés : amendement Bellamy au niveau européen, interdictions en Italie, légalisation en Thaïlande. Là encore, le cadrage reste descriptif et institutionnel. Les évolutions législatives étrangères sont présentées comme des faits d’actualité, sans interrogation approfondie sur leurs effets concrets pour les femmes concernées.
b) Les cas de GPA : récits culturels et empathie sans contrepoint
Les cas concrets de GPA constituent une part importante du corpus, avec 16 articles sur 48.
Dès 2019, Ouest-France traite des affaires Mennesson, de questions de filiation, mais aussi de représentations culturelles de la GPA, notamment à travers la série Plus belle la vie, donnant lieu à un article sur la saisine du CSA. Ces récits contribuent à installer la GPA comme un sujet culturel familier, intégré à l’imaginaire collectif.
En 2020, plusieurs articles portent sur le film Les enfants du bonheur, qui présente la GPA sous un angle positif et émotionnel. Les commanditaires français ayant recours à la GPA à l’étranger, notamment en Ukraine, sont décrits avec empathie, tandis que les mères porteuses restent absentes du récit.
En 2021, deux articles évoquent des cas de GPA impliquant des couples homosexuels français. Les personnes opposées à leur démarche sont parfois qualifiées ou perçues comme « homophobes », ce qui contribue à disqualifier toute critique de la GPA en la ramenant à un rejet des personnes LGBT, plutôt qu’à une analyse féministe de l’exploitation reproductive.
En 2022, un éditorial sur les abus liés à la GPA à l’étranger constitue une exception relative, reconnaissant l’existence de dérives. Toutefois, ces abus sont présentés comme des anomalies, sans remise en cause du système lui-même. Les articles de 2023, consacrés à des couples gays ayant recours à la GPA, adoptent un ton clairement pro-GPA, sans voix critique.
c) Les décisions de justice : la filiation comme horizon unique
Les décisions de justice font l’objet de 7 articles, tous publiés en 2019.
Cinq concernent directement les affaires Mennesson, les deux autres des décisions locales (Nantes). Dans l’ensemble, la GPA est pensée exclusivement à travers la question de la filiation et de la sécurité juridique des enfants.
Comme dans les autres médias, les mères porteuses sont totalement absentes de ces articles. Le droit est présenté comme devant répondre à des situations humaines complexes, sans que soit interrogée la pratique qui a rendu ces situations possibles.
d) Les prises de position de personnalités : une pluralité encadrée
Les prises de position de personnalités représentent 10 articles sur 48.
En 2019, Ouest-France publie plusieurs tribunes et prises de position critiques de la GPA, notamment celle d’Eliette Abécassis (« La GPA et ses dérives »), ainsi que des déclarations de responsables politiques comme Adrien Quatennens ou Guillaume Larrivé. Certaines de ces prises de position évoquent explicitement les inégalités sociales et la marchandisation du corps des femmes.
Les années suivantes montrent une diversification des formats : débats citoyens, cafés-débats, actions militantes (comme l’action du SCUM à Cannes en 2023), mais aussi des prises de position pro-GPA, notamment celles de Clément Beaune. En 2024, un article consacré à Marion Maréchal illustre la tendance à repolitiser le débat autour de l’accusation d’homophobie, plutôt qu’autour des enjeux féministes et sociaux de la GPA.
e) Effet global : l’équilibre comme écran politique
Pris dans leur ensemble, les articles de Ouest-France construisent une représentation de la gestation pour autrui comme un sujet de débat raisonnable, pouvant être abordé de manière équilibrée et apaisée. Cette posture de neutralité journalistique a cependant un effet politique clair : elle neutralise les rapports de domination en jeu et empêche de penser la GPA comme un système d’exploitation.
Les mères porteuses restent largement invisibles, tandis que les commanditaires, les institutions et les figures politiques occupent le centre du récit. En traitant la GPA comme une controverse d’opinions plutôt que comme une réalité sociale violente, Ouest-France participe à sa normalisation, sous couvert d’impartialité.
Infobox – Ouest-France : ce que montre l’analyse
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4.Préconisations – Pour un traitement médiatique responsable de la GPA
L’analyse de la couverture médiatique de la gestation pour autrui entre 2019 et 2024 met en évidence des régularités préoccupantes : invisibilisation des mères porteuses, focalisation sur la filiation et les émotions des commanditaires, marginalisation des critiques féministes abolitionnistes.
Ces constats appellent des changements concrets dans les pratiques journalistiques et éditoriales.
Les préconisations suivantes ne relèvent ni de la censure ni d’une demande de neutralité factice. Elles s’inscrivent dans une exigence démocratique fondamentale : rendre visibles les rapports de pouvoir et les réalités sociales que les récits médiatiques contribuent à façonner.
4.1. Rendre visibles les mères porteuses comme sujets politiques
Préconisation 1 :
Cesser de traiter les mères porteuses comme des figures abstraites, altruistes ou silencieuses, et les reconnaître comme des femmes situées socialement, dont le corps est mobilisé dans un cadre contractuel contraignant.
Concrètement, cela implique :
- de documenter leurs conditions de vie, leur situation économique et leur accès réel au consentement ;
- de ne pas se contenter de témoignages isolés et valorisés, mais d’analyser les rapports de dépendance structurelle ;
- d’interroger systématiquement les effets physiques, psychiques et sociaux de la grossesse pour autrui.
4.2. Sortir du cadrage exclusivement juridique et émotionnel
Préconisation 2 :
Ne plus réduire la GPA à un problème de filiation, d’état civil ou de reconnaissance juridique, ni à des récits émotionnels centrés sur le désir d’enfant.
Un traitement responsable suppose :
- d’élargir l’analyse aux dimensions économiques, géopolitiques et industrielles de la GPA ;
- de questionner les agences, les intermédiaires et les logiques de marché ;
- de replacer la GPA dans le contexte plus large de la marchandisation du corps des femmes.
4.3. Cesser la disqualification systématique des critiques féministes
Préconisation 3 :
Reconnaître le féminisme abolitionniste comme un courant politique et intellectuel légitime, et non comme une posture conservatrice, morale ou réactionnaire.
Cela implique :
- de cesser les amalgames entre critique de la GPA et homophobie ;
- de donner un espace équitable aux analyses féministes matérialistes ;
- d’intégrer ces analyses au cœur des articles d’information, et non uniquement dans des tribunes marginalisées.
4.4. Nommer les conflits d’intérêts et les rapports de force
Préconisation 4 :
Identifier clairement les conflits d’intérêts lorsque des acteurs du marché de la GPA (agences, intermédiaires, avocats spécialisés) sont invités à s’exprimer.
Un journalisme éthique suppose :
- de contextualiser la parole des acteurs économiques ;
- de ne pas présenter comme expertise neutre ce qui relève d’intérêts commerciaux directs ;
- de traiter les tribunes pro-GPA émanant d’agences comme ce qu’elles sont : des prises de position intéressées.
4.5. Repolitiser la GPA comme enjeu féministe et démocratique
Préconisation 5 :
Cesser de présenter la GPA comme un simple débat d’opinions ou une évolution sociétale inéluctable, et la traiter comme un enjeu politique majeur, au croisement des droits des femmes, des inégalités sociales et de la mondialisation.
Cela suppose :
- de poser explicitement la question du pouvoir : qui bénéficie de la GPA, et à quel prix ?
- de rendre visibles les inégalités Nord/Sud et de classe ;
- de refuser la naturalisation d’un marché fondé sur l’appropriation reproductive.
Infobox – En résuméUn traitement médiatique responsable de la GPA implique de :
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Conclusion
La gestation pour autrui n’est pas un fait social neutre, ni une simple question de droits individuels. Elle engage des choix de société fondamentaux concernant le corps des femmes, l’égalité entre les sexes et les limites de la marchandisation.
Les médias jouent un rôle décisif dans la manière dont ces choix sont pensés, débattus — ou rendus impensables. En rendant visibles les femmes et les rapports de domination, le journalisme peut contribuer non à la normalisation d’un marché reproductif, mais à un débat démocratique éclairé.
- L’amendement du député Jean-Louis Touraine (LREM) visant à faciliter la reconnaissance en droit français des enfants nés de GPA à l’étranger. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/amendements/2243/AN/1591 ↩︎
- Chantal Collard – Geneviève Delaisi de Parseval, « La loi innovante adoptée au Québec montre qu’il peut exister une grossesse pour autrui éthique », Le Monde, 24 octobre 2023. ↩︎
